INTRODUCTION.
La diplomatie, dit-on, est la chasse gardée du président de la république et chef de l'État. L’article 139-1 de la constitution, à cet effet, stipule « le président de la république accrédite les ambassadeurs et les envoyés extraordinaires auprès des puissances étrangères, reçoit les lettres de créances des ambassadeurs des puissances étrangères et accorde l’exequatur aux consuls ». La diplomatie haïtienne, de l’avis de nombre d’observateurs, est loin de promouvoir, sur la scène internationale, l’image d’une Haïti digne et fière, à la hauteur de sa contribution à l’histoire universelle, respectueuse des valeurs démocratiques et engagée sur la voie du progrès économique et social.
Les principaux maux qui, au cours des dernières années, justifiant la perte du prestige des représentations diplomatiques haïtiennes à l’étranger et expliquant sa faiblesse et son indigence, résultent de plusieurs facteurs :
Les personnalités accréditées, à titre d’ambassadeurs ou chargés d’affaires, dans les grandes capitales du monde, n’ont pas toujours les qualités, les compétences et l’expérience requises, pour exercer de telles fonctions. Les seuls critères, prévalant à leur nomination, sont leurs liens familiaux ou amicaux avec le président ou le premier ministre, leur accointance ou proximité avec des membres influents du parlement et en dernier lieu leur apport politique ou financier à la campagne électorale.
Le maintien de certains diplomates, pendant plusieurs années, hors du pays ou à un même poste, crée une forme de dépendance ou même d’allégeance aux autorités de l’État d’accréditation. Certains ont même contracté mariage, avec des ressortissants dudit État, acquis la résidence ou pire encore la citoyenneté, tout en continuant à faire office de représentants de l'État haïtien et a jouir des privilèges ci-attachés.
Le dernier facteur met la lumière sur des nominations, en dehors des normes, des personnalités à des postes de hautes responsabilités diplomatiques (ambassadeurs, chargés d’affaires, consuls généraux, etc.) Ces représentants diplomatiques d’Haïti, auprès de certaines grandes capitales, sont haïtiens uniquement par leur origine. Certains sont accrédités dans les capitales mêmes où ils sont, depuis de nombreuses années, installés soit comme immigrants-résidents, soit comme citoyens par naturalisation. Lorsqu’ils sont rappelés au Ministère ou encore demis de leurs fonctions, ils ne reviennent pas au pays, comme ce devrait être le cas
Ces diplomates, intéressés particulièrement aux avantages et privilèges liés à la fonction, coupés des réalités du pays, contribuent pour beaucoup à cette détérioration de l’image d’Haïti considérée, aujourd’hui, sur le plan international, comme un État paria.
Les contraintes politiques ou académiques de ces diplomates haïtiens à s’élever a la hauteur de leurs responsabilités, à comprendre le contexte de ce vide présidentiel et à expliquer à leurs vis-à-vis, les raisons de cette nouvelle rupture de l’ordre constitutionnel, n’ont servi ma présidence. La phrase, « the so called leader of Haïti » sortie de la bouche d’un Secrétaire d'État étranger, d’un pays dit ami, témoigne éloquemment, de la faiblesse de notre diplomatie.
Ma présidence, nonobstant ce privilège exclusif, n’a pas eu à effectuer de changements notables, au niveau de ces représentations. Les quelques initiatives prises pour apporter des correctifs à autant d’anomalies, étaient limitées à quelques mutations et réaffectations. Ainsi des diplomates de carrière, rappelés depuis des années et maintenus, sans attributions spécifiques, dans les couloirs du ministère des affaires étrangères et des cultes, ont été déployés vers certaines capitales et notamment à Santo Domingo, la Havane, Brasilia et Tokyo.
C’est aussi, dans ce contexte que sur les recommandations de la chancellerie que la présidence avait décidé de les réunir tous, autour d’un forum dénommé « troisième conférence des chefs de mission diplomatique d’Haïti ». L’occasion leur a été offerte de faire le plein d’information sur les circonstance de ce vide et des actions et initiatives entreprises pour la relance du processus électoral, objectif fondamental de la transition.
MM
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais tout d’abord vous remercier d’avoir répondu spontanément à l’invitation qui vous a été adressée pour participer à la cérémonie d’ouverture de la troisième Conférence des Chefs de Mission Diplomatique accrédités à l’extérieur du pays. Votre présence, si nombreuse ici, témoigne éloquemment de l’importance que vous accordez à cette activité qui, à bien des égards, devrait constituer une routine dans la conduite de la politique étrangère de la nation.
La convocation de cette Conférence des Chefs de nos Missions diplomatiques s’inscrit dans un contexte bien particulier où il est impératif de redéfinir les stratégies, les priorités et les objectifs des interventions de l'État dans les différents domaines. C’est aussi l’opportunité qui nous est offerte pour partager avec vous les dispositions que nous devrions prendre pour adapter nos actions et interventions aux exigences de la conjoncture tant nationale qu’internationale.
En effet, à ce carrefour extrêmement difficile et complexe de notre vie de peuple, nous devons absolument remodeler notre comportement, nous mettre à la hauteur des défis qui s’imposent à nous et apporter les changements qu’il faut dans la conduite des affaires publiques, y compris bien entendu dans le champ diplomatique.
Les moyens nous manquent et les besoins sont énormes, mais nous ne devons ménager aucun sacrifice pour faire face au mieux, aux exigences de la conjoncture tout en préparant ou engageant, le cas échéant, les grands chantiers du présent et de l’avenir. C’est en quelque sorte, la double perspective dans laquelle se situe cette Conférence qui se déroulera autour du thème « Une diplomatie au service du développement du pays ».
Le choix de ce thème est le reflet de notre conviction profonde qu’au-delà de la responsabilité de la République d’Haïti, en tant que membre de la communauté internationale, d’apporter sa pierre à la résolution des multiples problèmes que confronte le monde contemporain, la défense des intérêts majeurs du pays, la nécessité impérieuse de paver la voie à son développement économique et sociale durable ainsi que les aléas de la conjoncture nationale et internationale, exigent que la recherche systématique d’efficacité et d’efficience soit le leitmotiv du déploiement et de l’exercice de l’action diplomatique.
L’efficacité et l’efficience de l’action diplomatique requièrent l’existence d’une combinaison de facteurs essentiels tels que l’allocation optimale des ressources matérielles, financières et humaines. Il faut également, de la part de tous les membres du personnel diplomatique, à quelque niveau que ce soit, un solide et indéfectible attachement à la Patrie, à la terre de Toussaint Louverture, de Dessalines, de Christophe, de Pétion et de Charlemagne Péralte, à côté bien entendu, d’une formation appropriée, d’une parfaite maîtrise des dossiers et d’un sens élevé des responsabilités. Il n’y a pas de diplomatie efficace sans diplomates de métier, sans loyauté, sans fierté de la terre natale, sans sentiment d’appartenance à la patrie ou à la nation que représentent et défendent les diplomates.
Mesdames, Messieurs les Chefs de Mission diplomatique,
Malgré nos problèmes et nos vicissitudes, les diplomates haïtiens doivent être fiers d’Haïti pour qu’en retour Haïti soit fière de ses diplomates. Haïti, notre mère, est malade certes mais elle reste et demeure notre mère. Notre amour pour elle ne peut, en aucun cas, être négociable ou variable en fonction de son état. L’incapacité de porter et de nourrir en soi la fierté nationale est incompatible avec la qualité de diplomate haïtien. Bannie la honte, vive la fierté patriotique, vive notre volonté et notre capacité d’assumer notre appartenance à la communauté haïtienne, en un mot notre (haïtianité)
Mais à l’attachement, à la fidélité à la Patrie et à l’amour pour Haïti doit s’associer la connaissance profonde et intime du pays, non pas comme un fossile mais comme un corps vivant et vibrant de vie, qui ne renie rien de ses racines, ni de son passé, ni de son présent, et qui croit résolument en son avenir. Voilà l’une des tâches essentielles assignées à notre Académie diplomatique nationale, l’Académie diplomatique Jean–Price Mars : enseigner le pays, tout le pays, dans toutes ses facettes et toutes ses dimensions.
Nos diplomates et notre diplomatie doivent toujours se mettre humblement à l’écoute de la société et travailler inlassablement en symbiose avec elle. Le diplomate ne travaille pas seulement pour l'État ou le Gouvernement ; il est avant tout au service de la collectivité nationale. En ce sens, le souci constant d’efficacité et d’efficience ainsi que de la connaissance et de l’appropriation des dossiers de la nation impliquent que le ressourcement périodique par la rotation soit une nécessité absolue, pas seulement règlementaire ou administrative. Nous devons en finir avec la vieille habitude qui veut qu’un diplomate haïtien passe toute sa carrière durant à l’étranger, souvent dans le même poste, au risque d’oublier complètement Haïti ou d’épouser la cause du pays ou de l'État d’accueil.
Par ailleurs, l’efficacité et l’efficience de l’action diplomatique d’Haïti que nous appelons de nos vœux et dont le pays a besoin sont, dis-je, fondamentalement liées aux qualifications et à la compétence des agents qui y sont impliqués. Il est de la plus grande importante que ceux-ci n’oublient jamais que des qualifications et des compétences mêmes avérées et éprouvées, peuvent s’émousser avec le temps si elles ne sont pas régulièrement et convenablement alimentées et stimulées, et même défiées. A cet égard également, l’Académie diplomatique du Ministère des Affaires Étrangères est appelée à jouer un rôle crucial.
D’autres facteurs purement psychologiques, comme les attitudes et la bonne disposition de l’esprit, peuvent également influer sur l’efficacité et l’efficience de l’action diplomatique, et donc sur sa performance et ses résultats. Étant donné que nous sommes un peuple amoureux du ballon rond et que nous venons de vivre intensément deux grands championnats, je me permettrai d’illustrer mes propos en recourant à des images de ce merveilleux jeu d’association.
Le diplomate dont le pays a besoin, outre de devoir chercher à se doter de l’art magique d’un Maradona ou d’un Messi et pourquoi pas d’un Guy Saintvil ou un Jean-Claude Désir dit « Tom Pouce», capables de partir du milieu du terrain pour terminer sa course dans les filets en obviant maints obstacles par un jeu de mouchoirs tantôt à l’envers tantôt à l’endroit ; ou d’un Pelé qui ne pardonne pas même quand la passe finale qui lui est servie est imparfaitement travaillée; le diplomate haïtien de ces temps difficiles doit aussi suivre l’exemple et développer les qualités d’un Phillipe Vorbe et d’Emmanuel Sanon, qualifié à juste titre de renard des surfaces de réparation, prêt à bondir et à faire mouche en exploitant toute négligence de la défense adverse, ou toute opportunité fortuite qui s’offre à lui.
La diplomatie doit être effectivement un outil au service du développement de la nation. Une diplomatie proactive, alimentée par des politiques publiques locales adéquates et adaptées, est à même de contribuer à mobiliser des ressources externes, en complémentarité des ressources internes, en vue de la création de richesses et d’emplois productifs dans tous les secteurs porteurs, et par voie de conséquence, d’améliorer continuellement les conditions d’existence de la population et de lui garantir un avenir meilleur.
Nous avons donc besoin de diplomates qui n’attendent pas mais qui se mettent à la recherche et sont à l’affût des opportunités susceptibles de contribuer au développement intégral et durable de notre chère Haïti. Le diplomate efficace exécute certes les instructions mais ne devrait jamais se laisser réduire à l’inaction en l’absence d’instructions précises, parce que son sens élevé des responsabilités. La véritable boussole qui doit guider la conduite du diplomate reste sa profonde connaissance des dossiers et son amour pour la partie d’où il puise sa motivation et son orientation. Le diplomate responsable adopte une attitude dynamique et proactive qui contribuent à son efficacité là où d’autres se laisseraient gagner par l’apathie et la passivité.
A ce compte, la promotion systématique et en continu de la culture haïtienne ; l’organisation régulière de manifestations culturelles impliquant nos artistes, nos artisans, nos écrivains, nos diseurs et nos conteurs ; la projection à l’étranger d’une meilleur image d’Haïti ; la défense sans cesse des intérêts du pays et de ses ressortissants et de leurs droits ; la promotion et la recherche d’opportunités pour les entreprises et les produits du terroir ainsi que l’orientation de flux d’investissements directs et indirects vers le pays entre autres, doivent constituer l’essentiel du travail au quotidien de nos Missions diplomatiques et de nos diplomates dans leurs différentes aires d’implantation ou d’affectation.
On objectera bien évidemment, et peut-être à raison, qu’il faut mettre à la disposition de notre diplomatie les moyens pour atteindre ces objectifs. Je n’en disconviens guère. Je veux toutefois souligner qu’il n’y a aucun profit à tirer en s’enfermant dans le faux dilemme du choix entre la poule et l’œuf. La seule bonne option est la poule et l’œuf. L’utilisation optimale des ressources limitées dont nous disposons peut contribuer à l’accroissement des gains de productivité de chaque agent diplomatique et de notre diplomatie dans son ensemble, et par ce biais, contribuer au développement de la nation. Ainsi enclenchée, cette dynamique générera à son tour l’augmentation des ressources allouées à la diplomatie. Alors, vive l’ingéniosité ! Vive la créativité !
Nous ne sommes pas en train de dire que nous espérons des miracles de nos diplomates et de notre diplomatie. Loin de là ! Nous ne partageons pas non plus la conception magique de la diplomatie. l'État et la société, dans leurs divers compartiments, ont des responsabilités qu’ils se doivent d’assumer à tout instants, pour que la diplomatie puisse progressivement produire les effets escomptés en tant qu’outil du développement national. Ces responsabilités s’articulent autour de la création des conditions de stabilité politique, dont l’une des principales est la régulation et le respect, dans la durée, du mode démocratique d’accession au pouvoir de gestion de la « res publica ». C’est dans le but d’apporter ma contribution à cette tâche de première importance que je me suis battu et me bats encore tous les jours pour que les prochaines élections se réalisent en toute transparence, en toute honnêteté et que les élus jouissent de la légitimité nécessaire leur permettant de s’attaquer sérieusement et résolument aux problèmes de fond du pays.
Qu’on ne se méprenne pas cependant. La stabilité politique dépend de plusieurs autres paramètres, mais le plus important reste et demeure notre capacité à construire dans le dialogue, la compréhension et le respect mutuel, un consensus minimal autour d’un projet vraiment national qui intègre harmonieusement les grands axes d’action et les politiques publiques à mettre en œuvre dans le moyen et le long terme pour promouvoir la croissance économique et la création d’emplois productifs, éradiquer la misère et la pauvreté, relever le niveau de vie de chaque citoyenne et de chaque citoyen et à terme, atteindre un niveau de développement durable acceptable.
Le pays doit enfin savoir où il va, car je n’apprends rien à personne en répétant que : « qui ne sait où il va n’arrive nulle part, ou pire encore, arrive où il ne souhaite pas ». C’est malheureusement le sort que nous nous sommes imposé depuis 200 ans. Nous devons écouter attentivement les aïeux nous crier : Sortir de ce cercle vicieux ou périr !
Mesdames, Messieurs les Chefs de Mission diplomatique,
Le pays attend beaucoup de vous. J’en appelle à l’engagement citoyen et à la responsabilité de tous et chacun afin que se décrive et se ferme un cercle vertueux entre l'État, la société et la diplomatie, pour le plus grand bien de la Patrie commune.
Le thème de cette Conférence, à savoir « Une diplomatie au service du développement du pays » doit constituer dorénavant le guide de l’action de chaque Mission diplomatique et de chaque diplomate, quel que soit son lieu d’affectation ou d’accréditation.
Vive Haïti !
Je vous remercie.