Entrevue
ENTREVUE EXCLUSIVE ENTRE LE PRESIDENT JOCELERME PRIVERT AVEC HUGUETTE HERARD POUR HAITI EN MARCHE

1. Monsieur le Président, l’an dernier, vous avez publié la première partie de votre autobiographie consacrée à votre vie privée : vos origines, votre enfance, vos études, ainsi que vos débuts dans la fonction publique, marqués par des épreuves allant jusqu’à la prison. Vous venez tout juste de publier la deuxième partie, centrée sur votre carrière politique. Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter cette expérience maintenant, et qu’espérez-vous que le public en retienne ?

Ce n'est pas une démarche nouvelle pour moi. J'ai déjà eu l'occasion, à deux reprises, de partager avec mes compatriotes mes réflexions sur le rôle et l'importance des institutions que j'ai eu l'honneur de diriger. Les deux versions du Guide du contribuable haïtien, publiées respectivement en 2003 et 2014, ainsi que l'ouvrage Décentralisation et Collectivités territoriales paru en 2006, s'inscrivent dans cette même volonté de transmission.

L'accueil réservé à ces publications par les contribuables, les étudiants en sciences économiques et comptables, les fonctionnaires, les gestionnaires des affaires locales, et même les candidats aux fonctions électives, a confirmé qu'ils répondaient à un besoin essentiel. Quant aux ouvrages intitulés « Haïti mon pays : Histoire d'un destin présidentiel » et « Au Service d'Haïti : Du Pouvoir Exécutif au Pouvoir Législatif », ils invitent le lecteur à pénétrer les arcanes de certaines des grandes institutions de la République et à mieux comprendre les défis qui étaient les miens au moment où j’assumais la lourde charge de leur gestion.  

2. Dans de nombreux pays occidentaux, il est presque une tradition pour les anciens dirigeants de rédiger leurs mémoires. En Haïti, cela reste rare. Est-ce dû, selon vous, à la pudeur, au manque de tradition, à la peur de l’histoire, ou au fait que certains dirigeants craignent le jugement de la postérité ?

Certains s'interrogent, avec une légitimité incontestable, sur la réticence des anciens dirigeants à partager le fruit de leur expérience à la tête des affaires de la Nation avec les générations montantes.

Exercer les fonctions de ministre, de sénateur ou de président, c'est avant tout servir la République. À ce titre, la reddition des comptes ne saurait se limiter à une simple justification budgétaire ou à l'obtention d'une décharge administrative. Elle doit inclure le partage du pourquoi des décisions prises. Le peuple a le droit de comprendre. Comprendre pourquoi les administrations se succèdent sans que ses attentes légitimes de bien-être ne soient concrétisées. Comprendre pourquoi la poursuite de son bonheur, pourtant gravée dans le tout premier préambule de notre Constitution, tarde toujours à se réaliser.

C'est finalement la persistance et l'insistance amicale de Pierre Raymond Dumas qui m'ont convaincu de l'importance de léguer à la postérité le récit de mon parcours et de mon expérience au plus haut niveau de l'État. Son plaidoyer a fait naître en moi la conviction qu'il était de mon devoir de partager cette perspective unique.

Ainsi ai-je pris la résolution d'écrire ces deux ouvrages autobiographiques. Je suis pleinement conscient qu'en livrant ma vérité, je n'offre qu'une version des faits—la mienne—qui sera inévitablement soumise à la critique, voire à la contestation. Mais on ne doit jamais redouter de dire la vérité par crainte des réactions. L'Histoire, ultime juge, se chargera de trier le vrai du faux. Et puis, une évidence demeure : on ne saurait satisfaire tout le monde à la fois.

3. Parmi vos différentes responsabilités politiques, quelle expérience vous a le plus marqué et pourquoi ?

Mon passage au Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales fut une expérience que je ne saurais qualifier de réussie, alors même que j’avais les compétences académiques et l’expérience administrative nécessaires pour bien l’exercer. Pire encore : j’en ai payé le prix fort pour l’avoir occupée en pleine période de profondes crises politiques.

Les missions attribuées à ce ministère, à la suite de sa scission d’avec l’ancien Ministère de l’Intérieur et de la Défense nationale en mai 1990, n’ont, me semble-t-il, jamais été vraiment comprises par la plupart des acteurs politiques, qu’ils soient du pouvoir que de l’opposition. Le décret du 17 mai 1990, établissant les structures administratives et organisationnelles du nouveau Ministère, ne lui reconnait aucune compétence en matière de sécurité publique, de renseignement national et d’exercice de la violence légitime de l’État. C’est sur ces aspects, pourtant, que nombre de compatriotes continuent à associer cette Institution étatique, chargée de veiller au respect des libertés fondamentales et des droits de l’homme. Cette profonde ignorance, des nouvelles attributions dudit Ministère, est à l’origine des injustices et persécutions politiques que j’ai eu à subir au lendemain du renversement de l’administration Aristide-Neptune.

4. À l’inverse, quel moment vous a le plus déçu ou attristé dans l’exercice du pouvoir ?

La productivité d’un parlementaire se juge à l’aune de l’assemblée qui l’accueille. La quarante- neuvième législature, issue des élections sénatoriales et législatives de 2006 à 2010, était loin de répondre aux attentes de la République. Son bilan, qu’il s’agisse de production législative, de contrôle du gouvernement ou de ratification des traités internationaux, s’est révélé profondément décevant. C’est, malheureusement, en son sein que j’ai fait mes premières armes dans l’arène parlementaire.

Je suis arrivée au Sénat de la République avec une expérience de plus de vingt-cinq années de service au sein de l’administration publique haïtienne. Les notions de ponctualité, de discipline et de respect des principes institutionnels m’étaient inculquées dès mes premiers jours à la Direction générale des impôts. Ces valeurs avaient guidé ma carrière et façonné ma vie professionnelle.

Toutefois, l’hémicycle du Parlement m’a réservé une toute autre réalité. La simple présentation d’une proposition de loi ou d’une résolution portant approbation d’une nomination par le grand corps, aussi opportune fût-elle, requérait le concours, requiert une séance en assemblée plénière. La présence d’une majorité de sénateurs est indispensable. Ce qui n’est pas toujours le cas.

Les trois séances statutaires hebdomadaires, pourtant prévues par les règlements internes du Sénat, étaient systématiquement reportées faute de quorum. Or, toutes les décisions essentielles – l’adoption des lois, la ratification des ambassadeurs et Consuls généraux, l’approbation du choix d’un nouveau Directeur Générale pour la Police nationale et des Conseils d’administration des organismes autonomes et des entreprises publiques – doivent être prises en assemblée plénière et à la majorité qualifiée.

Tout projet ou proposition de loi, pour devenir effectivement loi, doit être adopté, dans des termes identiques par les deux chambres du Parlement. Ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas. De nombreux textes, qu'il s'agisse de projets gouvernementaux ou de propositions parlementaires – comme certaines que j'ai moi-même initiées –, sont analysés en commission, votés en première lecture, mais n’ont jamais pu accomplir tout le parcours pour arriver à leur promulgation et publication. Ils demeurent ainsi, pendant des années, dans les tiroirs de l'une ou l'autre assemblée.

Un cas emblématique me vient à l'esprit pour illustrer ce propos. En avril 2012, en ma qualité de président de la commission Economie et Finances du Sénat, j'ai présenté en séance plénière une proposition de loi visant à transformer en loi les dispositions du décret du 16 février 2005 relatif à la présentation et à l'exécution des lois de finances.

Après son examen et une concertation avec les hautes autorités du ministère de l'Économie et des Finances, ce texte a été approuvé en première lecture par le Sénat en mai 2012. Il a ensuite été transmis à la Chambre des députés pour une seconde lecture et un vote définitif. Ce n'est finalement qu'en avril 2016, soit quatre ans plus tard, qu'il fut adopté. Ironie de l'histoire, c'est l'initiateur de cette proposition, devenu entre-temps président provisoire de la République, qui a eu le privilège, après sa promulgation, d'en ordonner la publication au Journal officiel.

5.  Si c’était à refaire, referiez-vous le même parcours ? Quelles décisions auriez-vous prises autrement ?

Quiconque nourrit l'authentique ambition d'apporter sa pierre à la construction de l'édifice national constatera, non sans amertume, que le Parlement haïtien, dans sa configuration actuelle, est aux antipodes de l'espace idoine pour concrétiser un tel vœu. Une fois élu et investi dans ses fonctions, l'idéaliste réalise bien vite que la fierté qui devrait s'attacher aux titres de « Député du peuple » ou de « Sénateur de la République » s'y évapore et est remplacée par la frustration.

En tant qu'ancien membre de l'Exécutif, le comportement de certains de mes nouveaux collègues, face à leurs obligations constitutionnelles, me révulse et m’exaspère. Cette anecdote illustre, parfaitement, mon inconfort.

Les séances, en assemblée plénière, sont programmées pour 11 heures du matin, les mardis, mercredi et jeudi de chaque semaine. A l’heure indiquée, ce jour-là, plus d’une vingtaine de sénateurs sont présents dans l'enceinte du Sénat de la Republique. Ils se proposent de terminer leur déjeuner du midi, avant de commencer à siéger.

Il est, entre temps, 14h30, le bureau prend place et le président de séance ordonne aux huissiers audienciers de procéder à l'appel nominal. La présence de 16 Sénateurs, le quorum requis (15+1), pour une séance en assemblée, n’est pas constatée. Deux de nouveaux appels eurent lieu, respectivement, à 15h00 et 15h30. La séance, finalement, est levée, faute de quorum. Un scénario désolant qui, tristement, a été maintenu toute la semaine. On comprendra, dès lors, que ce théâtre de l'absurde institutionnel est une expérience que je ne souhaiterais, pour rien au monde, revivre.

6. Quelle est, selon vous, votre plus grande réalisation – celle dont vous êtes le plus fier ?

Servir mon pays en tant que Président provisoire de la République fut une expérience profondément enrichissante. La tâche était exaltante, mais les contraintes se révélèrent immenses. La relance du processus électoral initié en 2015, mission fondamentale de cette transition, exigeait l'accomplissement de nombreuses formalités qui ne dépendaient pas exclusivement de l'Exécutif. Tout retard dans leur mise en œuvre risquait de compromettre l'échéancier prévu. C'est précisément ce qui arriva lorsque la Chambre des députés, pourtant signataire de l'accord du 5 février 2016, rejeta la déclaration de politique générale de Fritz Alphonse Jean, le Premier ministre nommé. Il m’a fallu recommencer le processus et choisir un nouveau Premier Ministre tel que l’exige la Constitution.

Les décisions les plus urgentes et les plus opportunes que mon administration devait prendre pour appliquer les clauses essentielles de cet accord se heurtaient systématiquement à l'hostilité farouche du groupe majoritaire à la Chambre. Celui-ci était essentiellement constitué de membres et alliés du Parti du Président Martelly (PHTK)

Par ailleurs, certains de nos partenaires financiers internationaux exprimaient ouvertement leur défiance à mon égard. Ancien ministre du président Aristide et membre du Cabinet particulier du président Préval, je ne pouvais, selon eux, être neutre ni digne de confiance pour organiser des élections honnêtes, crédibles et démocratiques. Ma décision de créer la Commission Indépendante d'Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE) fut perçue comme une déclaration de guerre, tant par certaines missions diplomatiques que par les proches du président Martelly et de son candidat. Certains sont même allés, jusqu’à me dire, si la Commission recommanderait la reprise des élections, je ne devrais pas compter sur leur appui financier.

Cette commission n'était pourtant pas une invention sortie de nulle part. Pour apaiser les violentes manifestations de rue ayant suivi la publication des résultats du premier tour de la présidentielle, le président Martelly lui-même avait mis en place une Commission présidentielle spéciale. Celle-ci, dans son rapport, avait confirmé l'existence de graves irrégularités assimilables à de la fraude et avait recommandé une évaluation approfondie avant toute reprise du processus.

Cette recommandation était d'ailleurs devenue une clause centrale de l'accord du 5 février et elle était aussi, ardemment, réclamée par les autres candidats comme condition indispensable à leur retour dans la course. La réaction négative de certains partenaires internationaux à l'annonce de la création de la CIEVE provoqua, dans l'opinion publique nationale, un formidable élan patriotique. Ils furent nombreux, mes compatriotes haïtiens, toutes catégories sociales confondues, à plaider pour la mobilisation des ressources nationales afin de poser cet acte de souveraineté. Simples citoyens, fonctionnaires, membres de la diaspora, parlementaires, propriétaires de médias : tous souhaitaient contribuer financièrement à la tenue de ces élections.

Avec calme et sérénité, sans fanfaronnade, le Trésor Public haïtien a intégralement financé l'organisation des élections présidentielles, sénatoriales et législatives du 20 novembre 2016. "Cet événement demeure, à mes yeux, la preuve tangible que lorsque la nation haïtienne s'unit autour d'un objectif de souveraineté, elle est capable de surmonter les plus grands défis." Comment ne pas éprouver une immense fierté devant la réussite d'un tel exploit ?

7. À l’opposé, quel échec continue de vous hanter ou reste une blessure ouverte ?

Je ne saurais, à proprement, parler, d’échec ou de blessures dans l’accomplissement de mes responsabilités politiques. Formé à l’École Normale Supérieure, j’ai appris, en pédagogie, à me remettre en question constamment, ce que je fais à longueur de journée. Chaque fois qu’une telle interrogation m’est adressée, ma réponse est simple : « Dans l’exercice de mes fonctions administratives ou politiques, j’ai toujours agi en stricte conformité avec les lois organiques et les règlements internes des institutions que j’ai dirigées ». J’ai toujours exécuté et, efficacement, les missions qui leur sont propres.

En fin de journée, la question essentielle que je me pose est la suivante : en quoi mes actions et décisions ont-elles contribué au bien-être et à l’amélioration des conditions de vie de mes compatriotes ?

Les élections de novembre 2016, intégralement, financées par le Trésor public, ont coûté au pays la bagatelle somme de soixante millions de dollars. Elles ont, certes, abouti au rétablissement de la stabilité démocratique et institutionnelle, couronnée par l’investiture d’un Président démocratiquement élu. Les deux chambres du Parlement ont repris leur fonctionnement avec un effectif complet. Les Collectivités Territoriales, avec l’installation des nouveaux élus, ont été dotées d’organes pleinement légitimes.

Dès lors, le peuple haïtien est en droit de se demander si ces élections, pourtant cruciales, aussi coûteuses fussent-elles, ont répondu à ses attentes les plus profondes et lui ont été véritablement profitables ?

8. Gouverner un pays comme Haïti, souvent qualifié de « pauvre » mais que certains considèrent plutôt comme « non développé », est un défi colossal : budget limité, attentes immenses de la population. Comment, en tant que chef d’État ou parlementaire, avez-vous trouvé l’équilibre entre les moyens disponibles et les besoins pressants ?

Il est établi que les attentes de la population en matière de biens et services ne cessent de croître, alors que l'État se heurte à une incapacité persistante à mobiliser des ressources domestiques suffisantes pour y répondre. Celles collectées au cours des derniers exercices fiscaux, suffisent à peine à couvrir la masse salariale de la fonction publique et à assurer le fonctionnement minimal de l'administration centrale. Or, cette même masse salariale, qui absorbe environ 50 % des ressources internes, a crû de 100 % entre 2011 et 2016, exacerbant la pression budgétaire. Les principales mesures fiscales, introduites dans les lois de finances, se révèlent incapables de produire les résultats escomptés.

Dans ce contexte, les investissements publics indispensables au développement économique et social sont largement tributaires de l'assistance financière internationale. Celle-ci, cependant, connaît une réduction drastique, passant de 68 % en 2009-2010 à seulement 38 % en 2015- 2016. Ce double constat—l'explosion des charges de fonctionnement et l'effritement de l'aide extérieure— explique l'absence criante de véritables programmes d'investissement.

Il faut aussi reconnaitre que le faible niveau d’investissements générateurs d’emplois et de croissance, dans le pays, est pour beaucoup dans la faible capacité de l’Etat à mobiliser des ressources internes suffisantes et stables pour répondre à ses nombreux besoins. Au un autre niveau. Les multiples scandales de corruption et de dilapidation des fonds publics, impliquant les plus hautes autorités de l’Etat ne sont pas incitatives à sensibiliser les citoyens à adhérer volontairement à l’impôt.

Le Parlement, dans son rôle de contrôle et d'approbation des lois de finances, est tenu de respecter le principe d'équilibre budgétaire. Si les deux chambres sont habilitées par la Constitution à amender le projet de l'Exécutif, elles doivent impérativement prévoir les "voies et moyens" correspondants à toute modification. Cette contrainte est cruciale. Le budget arrêté pour l’exercice 2015-2016, par l'administration précédente, ne prévoyait pas de financement pour la reprise du processus électoral. Face au retrait annoncé des partenaires financiers, mon administration a dû introduire au Parlement un projet de loi de finances rectificatif, prenant en compte le financement de cette reprise.

Bien qu'essentielles à la vitalité démocratique et à l'État de droit, les élections mobilisent d'importantes ressources qui pourraient autrement être consacrées au bien-être matériel et social de la population. Lorsqu'elles deviennent, par la faute des élus, une source permanente d'instabilité politique et institutionnelle, elles provoquent frustrations, désillusions et désintérêts. Il faut croire et admettre que le faible taux de participation, observé lors des derniers scrutins tenus au pays, en est la conséquence directe et amère.

9. Vous avez servi à la fois dans le pouvoir législatif et à la tête de l’Exécutif. Quelle de ces expériences vous a le plus épanoui, et qu’avez-vous appris de chacune d’elles ?

Mon expérience personnelle à la tête d’institutions relevant du Pouvoir Exécutif, m’a permis de saisir une réalité fondamentale : exercer de telles fonctions, c’est endosser des responsabilités précises. Celles-ci sont clairement définies par des lois, inscrites dans un programme d’action, et supervisées par une autorité hiérarchique. Des résultats tangibles sont exigés et doivent être produits pour satisfaire à la fois l’autorité de nomination et les citoyens destinataires du service public. Cette culture de l’obligation de résultats a toujours guidé mon action au sein de l’Exécutif. 

J’ai découvert au pouvoir législatif un système radicalement différent. Les relations entre les membres de l’assemblée et son bureau n’étaient pas régies par une logique hiérarchique statutaire. Chaque parlementaire constitue, en soi, une autorité souveraine, n’ayant de compte à rendre à quiconque. Cette structure rend toute discipline interne extrêmement difficile: les moindres décisions, comme sanctionner un membre pour violation du règlement intérieur, exigent un vote en assemblée plénière à la majorité qualifiée des deux tiers. Il en résulte une impuissance pratique à appliquer des mesures disciplinaires, même face aux absences répétées aux séances ou à des actes graves portant atteinte à l’image et à la dignité de l’institution parlementaire.

10. Concernant votre vision historique : Comment souhaitez-vous que l’histoire retienne votre passage au sommet de l’État ?

Ce que je souhaite que l’histoire retienne de mon parcours, de la fonction publique jusqu’aux plus hautes fonctions de l’État, c’est que je n’ai jamais été habité par une obsession du pouvoir. J’ai intégré l’administration sur concours, et chaque promotion fut uniquement le fruit de mon engagement, de mes compétences et des résultats que j’ai produits.

En ce qui concerne les fonctions politiques, je n’ai jamais eu à les briguer. Elles me furent toujours proposées à la dernière minute, sans que je les aie recherchées.

Ma candidature au Sénat de la République, quant à elle, fut une réponse directe à la méprise grossière des tenants du pouvoir issu du coup d’État de 2004. Le fait qu’un ministre de la Justice procède personnellement, à des heures indues, à l’arrestation d’un ancien ministre a provoqué un sentiment de répulsion chez tout vrai démocrate. Cet acte offrit à la victime une popularité gratuite à exploiter. Cet épisode m’a étrangement rappelé la phrase de Frédéric Marcelin : « Nord Alexis, par une stupide fusillade, assura à Massillon Coicou une immortalité que sa poésie ne lui aurait pas donnée. » N’est-il pas dit que l’histoire est un perpétuel recommencement ?

Par la suite, en ma qualité de Président du Sénat, j’ai engagé, avec Cholzer Chancy, Président de la Chambre des Députés, des discussions avec le Président Martelly sur la fin imminente de son mandat. L’objectif était de l’inciter à choisir un nouveau Premier ministre, à former un gouvernement et à le faire ratifier par les deux chambres avant l’échéance du 7 février 2016. Il n’était absolument pas question d’instaurer une présidence provisoire. C’est son entêtement à prolonger son mandat jusqu’au 14 mai qui a tout chamboulé, nous contraignant à recourir, in extremis, à l’Assemblée nationale pour combler le vide présidentiel. Comme plusieurs autres compatriotes, je me suis alors porté candidat à ces élections que j’ai, effectivement, remportées.

11. Sur la jeunesse : Que diriez-vous à un jeune Haïtien ou une jeune Haïtienne qui rêve aujourd’hui d’entrer en politique ?

Chaque jour, je rencontre de jeunes compatriotes pour échanger sur l'état de notre nation et leur rôle dans sa reconstruction. Je m’attèle à leur redonner foi en l'avenir. Fils de parents modestes venu de l'arrière-pays, je me présente à eux comme une preuve vivante que tout est possible. Rien ne me prédestinait à occuper les plus hautes fonctions de l'État.

Partir de rien, sans appui ni référence dans le grand Port-au-Prince ; seul le chemin de l'école peut permettre la réalisation de tels exploits. Je leur rappelle souvent ces adages : « L’effort fait les forts » et je crois que « S’il est quelque chose d’agréable et de méritoire sur cette terre, elle ne peut se trouver que dans l’éducation ».

Je leur dis qu'il est parfaitement légitime de nourrir de grandes ambitions politiques et de vouloir participer activement au développement économique et social de leur pays. Cependant, je les mets en garde : ils ne doivent jamais perdre de vue que la gestion des affaires publiques est un sacerdoce, bien loin d'être une source de privilèges indus ou d'enrichissement illicite, comme trop de dirigeants ou d'activistes le conçoivent aujourd'hui.

12. Sur la démocratie : Avec le recul, pensez-vous que la démocratie en Haïti est adaptée à notre réalité sociale et culturelle, ou faudrait-il envisager un autre modèle ?

Chaque fois qu’un interlocuteur aborde cette question, avec moi, je le ramène à la réalité des années 70 et 80, celle qui a marqué notre génération : arrestations arbitraires, tortures physiques, exécutions sommaires, pire encore, exils forcés imposés à tout citoyen osant manifester la moindre opposition au pouvoir en place. Seuls des apprentis dictateurs ou leurs thuriféraires pourraient affirmer qu’un régime où les libertés fondamentales et les droits civils, politiques et sociaux des citoyens sont garantis serait « inadapté ».

Enex Jean Charles, dans l’une de ses interventions, a livré cette confidence révélatrice : « Les constituants de 1987, de bonne foi ou naïvement, avaient cru que tous les acteurs politiques haïtiens étaient des démocrates convaincus. » Force est de constater qu'il n'a pas tout à fait tort. La crise politique qui mine les fondements de notre nation depuis bientôt six longues années est la preuve vivante que les élus des quinze dernières années éprouvent une réelle difficulté à gouverner dans le cadre constitutionnel.

La situation actuelle est la conséquence directe du non-respect systématique des échéances électorales de 2011, 2013, 2017, 2019, 2021 et 2023. En quinze ans, le pays n’a organisé qu’une seule compétition électorale. À qui la faute ? À la Constitution et au régime démocratique qu'elle a institué, ou bien à nos présidents élus au suffrage universel direct ?

L’accaparement des prérogatives législatives du Parlement, formellement interdit par la Constitution de 1987, témoigne de la persistance, dans l’esprit de certains dirigeants, des réflexes hérités de la dictature des Duvalier. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer la multitude de décrets, ayant force de lois, pris en Conseil des ministres au cours des dernières années. Nulle part la Constitution n’habilite le pouvoir exécutif à légiférer par décret en l’absence du pouvoir législatif. Cette pratique constitue une déviation grave de l’esprit et de la lettre de notre charte fondamentale. 

13. Sur la gouvernance : Beaucoup critiquent la faiblesse des institutions en Haïti. Durant votre mandat, avez-vous ressenti que les institutions vous soutenaient ou, au contraire, qu’elles freinaient votre action ?

La force et l'efficacité des institutions publiques haïtiennes sont intimement liées aux conditions de nomination de ceux qui sont placés à leur tête. Lorsque les processus constitutionnels encadrant leur recrutement ne sont pas respectés, leur indépendance et leur autonomie s'en trouvent compromises. L'exécutif se donne alors une opportunité idéale de vassaliser leurs principaux responsables et d'interférer dans leur gestion.

Pour illustrer ce propos, je prends le cas du commandement en chef de la Police Nationale d'Haïti. Rien que sur la période de 2019 à 2025, pas moins de cinq officiers supérieurs se sont succédé à ce poste. Ils se retrouvent tous à gérer l'institution dans un contexte d'incertitude et de vulnérabilité extrême pour leur propre carrière, voire pour leur avenir. Si les dispositions constitutionnelles avaient été scrupuleusement suivies, ils n'auraient pas dû être plus de deux, garantissant une stabilité essentielle à l'efficacité de la police.

Pour ma part, durant ma courte présidence, la philosophie a été radicalement différente. Je n'ai eu ni à me plaindre de leur collaboration, ni à tenter d'interférer dans leur fonctionnement. Qu'il s'agisse de la Banque de la République d'Haïti, du Conseil Électoral Provisoire, de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, de l'Unité de Lutte contre la Corruption ou de l'Unité Centrale de Renseignement Financier, pour ne citer que celles-là, ces institutions ont joui d'une liberté et d'une latitude totale pour agir et accomplir leur mission en toute autonomie et indépendance.

14. Sur les relations internationales : Haïti a toujours eu des rapports complexes avec la communauté internationale. Quelles leçons tirez-vous de votre propre expérience avec nos partenaires étrangers ?

Je crois avoir déjà apporté quelques éléments de réponse à cette question, en évoquant mes relations avec certains partenaires internationaux, lorsque les débats sur la création de la Commission Indépendante d'Évaluation et de Vérification Électorale (CIEVE), avaient commencé a été être agités.

En toute honnêteté, je peux confirmer que leur position, en apparence, était respectueuse de notre autonomie : « Haïti est un pays souverain ; c'est à vous de décider ce qui est convenable pour atteindre vos objectifs », affirmaient-ils. Pourtant, la réalité des faits révélait parfois un autre discours. Je souhaite partager avec vous deux anecdotes qui illustrent parfaitement cet écart.

J’ai reçu en audience, en mon bureau, les Ambassadeurs des pays membres de l’Union européenne, réunis autour de cette même question. Après une introduction des plus diplomatiques par le doyen de la délégation, l’un d’entre eux a pris la parole pour un long développement d’une quinzaine de minutes, concluant par une interrogation directe : « Monsieur le Président, est-il exact que vous envisagez la création d’une commission de vérification des élections ? »

Ma réponse fut sans équivoque : « Oui, Monsieur l'Ambassadeur. Je considère cette démarche comme indispensable pour restaurer la crédibilité et la transparence du processus électoral. » La réplique fut immédiate et tranchante : « Dans ce cas, vous ne pourrez compter sur notre contribution financière. »

Je rétorquai avec calme et détermination: « Je vous remercie de votre franchise. Permettez-moi de rappeler que le financement des élections relève avant tout de la responsabilité souveraine de la nation et de ses citoyens. Je m'engage donc à mobiliser par nos propres moyens les ressources nécessaires à leur tenue. »

Cet épisode me fait rappeler un échange rapporté par le Ministre des Affaires étrangères, lors d’une rencontre avec l’Ambassadeur d’une grande puissance régionale. Son gouvernement se disait prêt à apporter un soutien financier au processus, sous réserve d’une demande formelle de notre part. Déjà face aux réticences de certains de nos partenaires, nous avions pris l’engagement d’assumer pleinement nos responsabilités. « Si ce pays souhaite, spontanément, contribuer, nous l’en remercions, mais nous ne formulerons aucune requête. » Telle fut ma directive. La dignité d’un peuple n'a pas de prix.

Ces expériences confortent ma conviction qu'il est urgent de considérer les autres nations, quels que soient leur poids économique ou leurs niveaux de développement, non comme les décideurs ou façonneurs de notre avenir, mais comme des partenaires sur un pied d'égalité. C'est cette posture de respect mutuel et de dignité retrouvée que j'ai adoptée et que je m'efforce de maintenir dans mes relations avec les missions diplomatiques accréditées auprès de l’Etat de notre pays.

15. Sur l’avenir : Si vous aviez aujourd’hui la possibilité de conseiller la nouvelle génération de dirigeants, quelle serait votre première recommandation ?

Tout patriote épris de l'avenir de la nation ne peut rester indifférent à la tournure profondément alarmante des événements qui secouent notre pays. Une crise politique paralysante, qui persiste depuis cinq longues années, corrode les fondements mêmes de la République et hypothèque l'avenir de nos enfants. Il est impératif que les tenants actuels du pouvoir fassent preuve d'une sagesse et d'un courage historiques en œuvrant résolument à la conclusion de cette transition interminable.

Aucun progrès, qu'il soit politique, économique ou social, ne peut germer sur le terrain stérile de l'instabilité. Notre chère Haïti a soif de concorde, de paix durable et de sécurité pour tous ses enfants. Elle réclame une justice sociale équitable et une stabilité institutionnelle robuste, seules capables de servir de socle à sa véritable métamorphose. C'est à ce prix que nous pourrons offrir à notre jeunesse, non pas un exode comme seule perspective, mais de l'espoir et des opportunités concrètes pour bâtir ici son avenir.

L'échéance de deux rendez-vous historiques majeurs vient, par ailleurs, nous rappeler l'urgence d'agir : le tricentenaire de Port-au-Prince en 2049, et le deux cent cinquantième anniversaire de notre Indépendance glorieuse en 2054. Le temps presse, inexorablement. C'est dès aujourd'hui, dans l'unité et la détermination, que nous devons nous mettre au travail pour être dignes de notre histoire et capables de célébrer ces événements non pas dans le regret, mais dans la fierté d'avoir su redresser la patrie.
 
16. Sur l’écriture : Écrire ses mémoires, c’est aussi se confronter à soi-même. Y a-t-il eu des épisodes particulièrement difficiles à raconter ?

Entreprendre l'écriture de ses mémoires est un pari sur la transparence ; c'est accepter de se dévoiler en sachant que l'on récoltera autant d'éloges que de critiques. Cette réalité, je l'ai éprouvée au quotidien depuis la parution de mon ouvrage sur la décentralisation. Certains de mes compatriotes y ont vu, à tort, une tentative de justifier une implication supposée dans des actes répréhensibles. Pourtant, le dessein de ce livre était tout autre : proposer un éclairage novateur sur la décentralisation territoriale, principe fondateur de la Constitution de 1987. Aujourd'hui, je mesure avec une certaine fierté que cet essai est devenu le bréviaire des gestionnaires des collectivités territoriales et le guide de référence pour les organismes qui les accompagnent.

En ma qualité de fonctionnaire de carrière, vérificateur d’impôts et expert-comptable, j’ai prêté devant la loi un serment solennel : celui de préserver en tout temps le secret administratif et professionnel. Cette obligation de réserve et de discrétion n'est pas une simple formalité ; elle est la pierre angulaire de notre intégrité et de la confiance publique.

C'est pourquoi je tiens à affirmer, avec la plus grande fierté et fermeté, que je n'ai jamais trahi ce serment. Je n'ai enfreint aucune loi, ni dissimulé le moindre épisode que j’aurais estimé compromettant. Les pages de mon livre sont le fruit d'une réflexion personnelle et d'une expertise publique, nourries uniquement par des informations et des expériences qui respectent scrupuleusement le cadre déontologique auquel je suis irrévocablement lié.


Jocelerme Privert, ce 19 septembre 2025